vendredi 5 juin 2015

E comme l'insolite d'Enjambes (86) - #challengeAZ


Respecter l'archive. 
Fragile, précieuse, unique.
Tourner les pages avec soin et mains propres, ne pas mélanger les feuilles volantes, n'insérer aucun document ou marque page dans un registre, ne pas poser sa feuille blanche sur le vieux parchemin pour prendre des notes, n'introduire aucune boisson ni nourriture au sein de la salle de lecture. Bannir les stylos à encre et se contenter de crayon de papier et sous peine de bannissement définitif,
ne jamais rien écrire sur l'archive !!! 
Jamais, jamais, jamais ! 
C'est in-ter-dit !!
C'est pas compliqué à comprendre et tout le monde sait ça ! 
D'ailleurs l'archiviste veille, passe dans les rangs, surveille les tables. 
Enfin ça c'est maintenant. 
Car avant, 
Dans un autre siècle,
 Le XIXème, le XXème, 
Quelques fouilleurs d'archives prirent certaines libertés avec ces règles fondamentales.
Archivistes, notables érudits ? 
S'agit-il de l'oeuvre d'un acharné d'indexation solitaire et insomniaque, se laissant enfermer dans l'antre du passé, cigare au bec, pour trier, trier, trier, trier, traquer, noter indexer l'insolite ?
S'agit-il d'une équipe de passionnés, saucissonnant autour d'un verre de rouge, en traquant l'arsenic raconté par les curés ? 
Va savoir.

La bande des petits poucets est anonyme.
Pourtant que de petits cailloux laissés sur certains registres. 
A chaque insolite, un p'tit rond en marge.
 Autant dire que la collectionneuse que je suis remercie ces polissons gribouilleurs !  
Enjambes fait partie de ces paroisses annotées.
Pas un insolite sans sa p'tite bulle.
Tout saute aux yeux.
Tout, sauf la ribambelle de protestants convertis qui se bousculent à la queue leu-leu au fil des pages ! Impossible de les répertorier tant ils sont nombreux ! 
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Des protestants qui protestent et des curés bien sévères !
Voilà résumé l'essentiel de l'insolite d'Enjambes !


Ainsi Saulnier se vante-t-il d'avoir refait la cloche après avoir "amassé" douze livres de particuliers et 22 livres d'amendes ! Les mentions d'amendes ne sont pas fréquentes dans les registres paroissiaux, à Enjambes c'est monnaie courante si j'ose dire...


Et voilà une autre pour le pauvre Mori, mal nommé la Fortune, pour n'avoir pas voulu saluer le Saint Sacrement comme le curé le portait à un malade !

Si ce registre du XVIIème nous offre une ribambelle de convertis, ce sont les mentions des réfractaires qui retiennent l'attention et illustrent la brutalité et la crainte qui règne au village !


A la fin de l'année 1678, la faucheuse ratisse large ! Saulnier porte le Saint Sacrement auprès de Jeanne Berger, mourante, femme de Jacques Moulnier,  maréchal du village. Il y croise la femme de Mouzon, maréchal lui aussi mais calviniste. Il lui commande de s'agenouiller. Les protestantes d'Enjambes ont du caractère. Elle refuse, prend peur, cherche à partir, et en s'enfuyant... tombe morte. On n'en saura pas plus, c'est la version du curé, qui cite les témoins de la scène.


Et les guerres de religion se poursuivent au village. Le 2 janvier 1692, Suzanne Verger, 78 ans, femme de Jacques Liège, Sr Delafond, meurt avec toute ses convictions, après avoir refusé à plusieurs personnes de recevoir les sacrements. Elle proteste haut et fort,vouloir mourir en religion huguenote !
Pas de conversion, pas de cimetière ! Elle est enterrée par des valets dans une housche* appartenant à son neveu.

1736, Enjambes est sur le chemin de Compostelle. Les pèlerins d'aujourd'hui font petit jeu à coté de ceux d'hier. Voyez Marie-Christine, femme d'Antoine Imbert du pays de Montauban, combien de temps a-t-elle marché pour finir par s'arrêter à Enjambes, pliée par les contractions. Elle mit au monde une petite Marie-Jeanne. L'époque étant aux congés de maternité raccourcis, on ne sait au bout de combien de jours elle reprit la route avec son petit ballot !


Il est des ballots qu'on transporte et d'autres que l'on expose. A la porte de la cure d'Enjambes, le 4 avril 1785, un nouveau-né crie de froid, de solitude et de rage de vivre !  Pour seule marque distinctive, il porte autour du bras gauche un petit ruban vert. On le baptise Jean Martin. Jean comme son parrain, Jean Baron et MARTIN pour que naisse avec lui un patronyme, un patronyme qui pour une fois ne raconte pas son histoire. On le confiera sans doute en nourrice à sa marraine, Marie Chartier, servante chez Mr de la Jorginière, juge de police d'Enjambes. Et s'il survit, il est fort probable qu'il plantera ses racines là, car c'est encore le temps où les enfants trouvés, restent au village, confiés à une nourrice locale...

A demain peut-être, sur la place du village de F..

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* Aujourd'hui encore merci à Ludovic Nérisson, fidèle lecteur qui complète gentiment mes insuffisances paléographiques. Suzanne Verger est inhumée dans une housche ou enclos proche de l'habitation.
D'autres archives dorment à Enjambes, elles viendront s'ajouter à cet article au fur et à mesure des découvertes et vous serez avertis des mises à jour.
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Sources : AD 86 - Registres Paroissiaux
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