mercredi 8 juin 2016

G - La Gamelle ou dégringoler de l'échelle sociale. #challengeAZ

Tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir des grand-parents républicains espagnols. Moi si. J'ai même eu deux grand-pères, autour d'une femme extraordinaire : José Pino, héros de guerre que je n'ai pas connu hélas, et Pépé Paco, le second mari de Mémé. Leur histoire est une histoire de dingue, comme toutes les histoires d'apatrides.
Mais revenons à la gamelle.
Après l'exil et le séjour dans le camp d'Argelès, les Républicains espagnols ont fait ce qu'ils ont pu. Ils ont dégringolé à toute allure l'échelle sociale, une vraie gamelle pour certains. On les a séparés, on a placé les enfants dans des familles françaises avec une option d'adoption. Comme ils insistaient, on les a laissé se retrouver. On les a placés métayers à la ferme, puis maçons. Ils ont remonté leurs manches, ils se sont entraidés, ils ont tenu leurs enfants, à bout de bras, pour les porter haut vers un avenir meilleur. Ils ont "bouffé le pain des français" comme on leur a dit, mais ils ont réussi en une génération, un intégration aux p'tits oignons. Comme quoi l'utopie mène à tout, il suffit d'en sortir. Avec ce pain là et la laïque, ils ont fait des médécins, des acteurs, des députés, des ministres, des écrivains, des amoureux de poésie, des chanteurs, des fadas de villages, des archivistes et même un maire de Paris.
Mais revenons à la gamelle.
Après avoir été métayer dans le Loir et Cher, Pépé Paco est devenu maçon à Pontault-Combault. J'aimais bien le regarder partir au boulot le matin. Mémé lui cuisinait une grosse tortilla qu'il mangeait dans du pain en buvant un grand verre de rouge, qui tache, du Préfontaines. Pas de café, du rouge. Ensuite Mémé préparait sa gamelle en me parlant fragnol : du ragoût et des patatas. De temps en temps ça changeait, il avait des patatas et du ragoût. J'avais 4 ans, je ne sais pas ce que j'aurais donné pour avoir moi aussi une tortilla le matin, un verre de rouge, une gamelle, avec du ragout de mémé, une mobylette et un repas dévoré sur le pouce avec los amigos de chantier autour d'un fuego, des potes entonnant en se marrant, la chanson del campo d'Argelès.
Mais revenons à la gamelle.
J'ai grandi, je ne parle pas espagnol, c'était interdit de parler espagnol à la maison, ma grand-mère parlait fragnol et je répondais en français. Pero entiendo todo, je trouve même les fautes de grammaire de mes enfants apprentis. Un jour, j'ai super bien gagné ma vie, alors je me suis acheté une gamelle, celle de la photo, mais c'était trop tard, Mémé n'était plus là pour faire le ragout. No pasaran.


23 commentaires:

  1. Bonjour Gloria, Oui, tu peux être fière de tes racines car elles sont un bel exemple à suivre : faut se retrousser les manches et y aller. Quelle belle leçon de vie !
    Murielle

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    1. Merci Murielle, les racines donnent des leçons de vie, remettent un peu les pendules à l'heure. Les partager sert aussi à ça, se retrousser les manches !

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    1. Merci !! Alors si mes p'tits billets vous font du bien, je poursuis le challenge ;)

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  3. oui super bravo à tous mais surtout à Mémé et aux¨deux Pépés....je ne connais pas le fragnol",mais je peux l'imaginer,en tout cas c'est une belle histoire !
    Bribri

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    1. Bribri, le "fragnol" cet sorte d'aïoli chantant entre français et espagnol a reçu le prix Goncourt avec le livre de Lydie Salveyre "Pas pleurer", un bel hommage à cette histoire espagnole.

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  4. Cette histoire me touche et me ramène à mon enfance pour tellement de raisons, entre autres la gamelle mais aussi les ouvriers espagnols. Mon père allait les voir le soir (ils logeaient dans des caravanes), il les plaignait d'être si loin de leur famille et nous disait, ce sont des gens comme nous, ils triment comme nous, ce sont des ouvriers comme nous mais eux, ils ne
    voient pas grandir leurs enfants et ça c'est triste. Souvent, j'en pleurais dans mon lit me demandant comment je ferais moi, si je n'avais pas mon papa...

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    1. Ah voilà un écho très émouvant ma chère Annick ! Merci ! Merci ! Bises.

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    1. C'était comme ça et ce n'a pas été comme ça partout, mais assez souvent dans ces années-là. Le but était de faire du français la langue maternelle, et de la France la mère patrie ;)

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  6. Dans le sud ouest l'espagnol est bien une, des secondes langues, enseignée dans les collèges ?

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    1. Oui bien sur. et aussi en région parisienne où j'ai grandi. Seulement au collège (qui s'appelait le lycée), j'ai choisi d'apprendre le russe ;)

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  7. Encore un article qui touche juste, Mémé et Pépé Paco peuvent être fiers de leur descendance.
    Lydie Salveyre dans "Pas pleurer" rend elle aussi un bel hommage à sa mère. Tiens on aurait pu le mettre dans notre Challenge ce titre là !

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    1. Merci Sylvie, j'avais été très émue à la lecture de ce livre, bel et rare hommage. C'est une très bonne idée de nous préparer nos lectures d'été !

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    2. Avec Raymond, nous avons aimé préparer ce Challenge et nous sommes ravis de voir qu'il peut plaire aux geneabloggers

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  8. Vos billets sont toujours bien agréables à lire, par le style et par l'histoire. Ici encore, je me régale !

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    1. Merci, j'ai l'impression qu'ils me chuchotent à l'oreille tous ces objets, à la queue leu leu, au fil de l'alphabet ! Ils n'ont pas besoin d'être précieux pour avoir à dire. Ils ne renvoient pas très loin dans le passé, mais ils encadrent le présent.

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  9. Fait mouche ce billet et tellement vivant ! Je me fais le film dans ma tête, il en viendrait presque l'odeur de la tortilla ! Images, odeurs,voix... on imagine à la lecture, alors à l'écriture. ....

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    1. Merci ! C'est en effet un exercice très agréable.Je suis chineuse, j'aime bien adopter les objets de mémoire qui me manquent, ceux qui auraient du rester dans la boite à trésors.

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  10. Fait mouche ce billet et tellement vivant ! Je me fais le film dans ma tête, il en viendrait presque l'odeur de la tortilla ! Images, odeurs,voix... on imagine à la lecture, alors à l'écriture. ....

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  11. J'ai l'impression de vivre ces souvenirs pendant ma lecture. Très émouvant !

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