Je suis née le 31 décembre 1956.Française.
J'ai grandi française, jusqu'en 1993 environ.
Cette année-là,je suis allée renvouveler ma carte d'identité à la sous-préfecture de Châtellerault. Une procédure banale, que j'effectuais pour la troisième fois de ma vie.
J'ai rempli le formulaire et j'ai inscrit mon lieu de naissance : Paris.
J'ai rempli le formulaire et j'ai inscrit la nationalité de ma mère : Française.
J'ai rempli le formulaire et j'ai inscrit le lieu de naissance de ma mère : Paris.
J'ai rempli le formulaire et j'ai inscrit la nationalité de mon père : Français.
J'ai rempli le formulaire et j'ai inscrit le lieu de naissance de mon père : Barcelone.
Barcelone ! C'est là que tout a basculé. Il n'était plus possible de me faire mes papiers, moi qui avait été française avec un père espagnol pendant 12 ans de ma vie, je n'étais plus française avec un père français, jusqu'à ce que je sois capable de prouver le contraire. Prouver quoi hein ? Quoi ? Il me fallait fournir pour la première fois, la preuve de la naturalisation de mon père. Un papier que je n'avais pas.
La colère est montée, immédiate, noire comme le plus noir de l'histoire de la France. La révolte. L'ahurissement. Ce pays qui ne voulait plus de moi, qui une fois de plus prenait des mesures administratives discriminantes, brutales, qui me renvoyait à l'exil, à la guerre, à la peur.
Une colère noire portée par tous ceux avant moi qui avaient été français en posant le pied ici. Qui ont aimé ce pays, se sont battus pour lui, ont parlé sa langué, adopté sa culture, ses artistes, et regardé avec lui devant en laissant le passé loin dans l'oubli.
"Et vous voulez m'envoyer où ??"
Pour la première fois, je me suis sentie apatride. Pire déracinée. Ni française, ni espagnole, ni turque. Rien. Pire séparée. Je me suis vue séparée de mes enfants...Oui un truc de dingue, irrationnel, quelques secondes de folie.
J'ai appelé ma mère. Elle a rigolé, elle m'a à peine crue. Elle a pensé à une fantaisie régionale. "A la campagne, tu sais..." Oui parce que ma mère, elle est parisienne, alors Châtellerault c'est quand même le trou du c.. du monde.
Elle m'a envoyé les papiers nécessaires et j'ai fini par récupérer une carte d'identité. Un trésor.
Deux ans après, elle a tenté de refaire la sienne. Et v'lan, à Paris aussi ! Nationalité de ses parents : Français. Lieu de naissance de ses parents : Constantinople, un nom de ville disparu.
La colère est monté, immédiate, pour elle, encore plus. la révolte pour elle encore plus. Son pays, qui par ses mesures administratives discriminantes brutales, la renvoyait à l'exil, à la guerre, à la peur.
Une colère noire portée par tous ceux, qui avec elle, avaient été français en posant le pied ici. Ses parents qui ont aimé ce pays, son frère qui s'est battu pour lui...
"Et vous voulez la renvoyer où ma mère ?"
Heureusement, elle connaissait la chanson. Elle n'a pas eu peur. ça allait s'arranger. Même si pour elle, ce fut bien plus difficile de fournir les papiers !
En 2009, j'ai acheté le livre d'Assayas, Faute d'Identité. La même histoire, en 2009, pour un passeport. Mais pire que la colère, lui décrit la honte. Il a eu honte. Je me suis dit que j'avais eu de la chance, ni moi, ni ma mère n'avions eu honte de nous. Assayas retrouve ses racines, elles le mènent à Constantinople, nos ancêtres vivaient sans doute dans le même quartier. Pour la première fois de sa vie, il se découvre juif.
En 2009, Assayas n'arrive pas à avoir son passeport.
En 2013, je n'ai toujours pas demandé le mien. Je voyage si peu.
En 2013, petite fille de réfugié politique, il parait que l'Espagne repentante, m'offre sa nationalité en quelques jours.
Vous savez quoi ? On sait jamais, ça peut servir.